Nous ne sommes pas contre l'intelligence artificielle mais...

Article écrit par Adeline Aubin, incluant des citations de l'IA.

Commençons par notre position sur l'IA qui évitera quelques malentendus : nous ne sommes pas contre l’intelligence artificielle.

L’intelligence artificielle est un nouvel outil comme l'imprimerie ou Internet furent en leur temps. Les logiciels de correction, les dictionnaires numériques, les traitements de texte ou les plateformes d’écriture apportèrent eux aussi du progrès en termes d'écriture et d'art.

L'IA est un nouvel outil performant pour chercher, confronter une idée ou encore aider à débloquer une intrigue, une incohérence. Pour vous demander pourquoi votre personnage ne fonctionne pas. Pour faire vivre plusieurs possibilités, les développer ou les abandonner... Pour avoir une idée d'une chronologie.

Ou pour vous documenter (avec des sources citées que vous pouvez aller explorer, car, oui, l'IA est biaisée et a des préjugés, c'est prouvé. 

Mais ne lui donnez pas VOUS, n'abandonnez pas qui VOUS êtes.

Parce que, de notre côté de la boîte mail, quelque chose commence à se passer... (phrase IA)

Quand on reçoit 200 manuscrits, on finit par reconnaître un air entêtant... 

Imaginez. Un appel à manuscrits. Deux cents textes reçus. 

1...

2...

3... 

Une étrange impression de déjà-lu.

Pas nécessairement la même histoire. Pas les mêmes personnages. Pas le même univers. (phrase IA)

mais... 

Mais soudain, tout devient presque imperceptible.

Les personnages sourient à peine.

Leurs gestes sont juste assez hésitants.

Les souvenirs deviennent flous.

Les sensations sont diffuses.

Une émotion est sourde.

Un malaise est indéfinissable.

Quelque chose est étrangement familier.

Un regard se voile.

Un silence devient lourd de sens.

Un sourire n’atteint pas les yeux.

Et les adjectifs arrivent par paquet de trois.

Une héroïne n'est plus triste : elle est fragile, bouleversée, presque irréelle.

Une atmosphère n'est plus inquiétante : elle devient sombre, oppressante, étouffante.

Une relation est complexe, intense et viscérale.

Une révélation est brutale, intime et profondément humaine.

Puis arrivent certaines constructions que l'on finit également par voir partout :

« Il ne s’agissait pas seulement de…, mais de… »

« Ce n’était pas vraiment de la peur. Plutôt quelque chose de plus diffus. »

« Il y avait dans son regard quelque chose qu’elle ne parvenait pas à définir. »

« Quelque chose se fissura en elle. »

« Un frisson presque imperceptible parcourut son échine. »

« Elle inspira profondément, comme pour reprendre contenance. »

« Un silence s’installa entre eux. Pas un silence gênant. Un silence chargé de tout ce qu’ils ne disaient pas. »

« Il esquissa un sourire, presque malgré lui. »

« Elle ne savait pas pourquoi, mais quelque chose venait de changer. »

Ou encore ces structures devenues bien commun :

Ce n’était pas X. C’était Y.

Pas de la colère. De la déception.

Pas de la peur. Quelque chose de plus profond.

Pas un adieu. Pas encore.

Et, évidemment, les fameux :

« quelque part »,
« dans cet entre-deux »,
« presque imperceptiblement »,
« juste assez pour »,
« sans même s’en rendre compte »,
« comme si le temps s’était suspendu ».

Soyons très clairs : aucune de ces formulations ne prouve qu’un texte a été écrit par une intelligence artificielle. Et les idées, les histoires, les personnages, les évènements, la dramaturgie... sont différents.

mais...

Le problème apparaît lorsque ces constructions s'accumulent, manuscrit après manuscrit, jusqu'à produire une standardisation de la langue. Et cela devient inquiétant.

L’IA ne produit pas nécessairement de mauvais textes. Elle produit facilement des textes moyens très convaincants.

Et ça, c'est l'IA elle-même qui le dit.

Elle a absorbé une quantité vertigineuse de textes et maîtrise donc remarquablement les formes qui ressemblent à ce que nous avons collectivement identifié comme étant « bien écrit ». Et c’est précisément sa façon de fonctionner qui devient son défaut dans la création littéraire.

Car écrire un roman n’est pas seulement écrire correctement.

C’est prendre des décisions que personne d’autre n’aurait prises exactement de cette manière.

Une IA statistique s'appuie sur les probabilités. Or la littérature naît exactement à l’endroit inverse.

On aime l'accident, l'étrange, la bizarrerie, le moche, le pas correct, l'imperfection, la surprise... 

C'est précisément l'une des questions passionnantes posées par la philosophe Anne Alombert dans son essai De la bêtise artificielle. Pour une politique des technologies numériques, publié aux éditions Allia en 2025.

Elle parle notamment de l’élimination des singularités. Ce que je trouve particulièrement juste et menaçant en termes d'art et de culture.

L’écriture se trouve dans la singularité, dans les essais ratés, et dans le choix que l'auteur fait, même imparfaits pour les yeux du plus grand nombre...

Le paradoxe : à vouloir mieux écrire, on finit parfois par devenir invisible

"Beaucoup d'auteurs utilisent probablement l'intelligence artificielle avec une excellente intention : améliorer leur texte. Ils ont peur que leur style ne soit pas suffisamment littéraire. Que leurs descriptions soient trop simples. Que leurs phrases manquent d'élégance. Alors ils polissent.  Puis ils repolissent. Et à force de demander à un modèle de rendre leur prose plus belle, plus fluide, plus intense, plus immersive, ils effacent progressivement ce que nous cherchions précisément en ouvrant leur manuscrit : eux." Une citation IA.

Chez Ancade, nous préférerons une phrase imparfaite à une phrase artificiellement stylisée que nous avons l'impression d'avoir déjà lue cinquante fois.

Rien n’est plus humain que notre manière de mal faire les choses.

Notre vocabulaire n'est pas constitué uniquement de mots. Il est le résultat de tout ce qui nous précède. De notre vécu, de notre éducation, des rencontres que l'on a faites, des évènements que l'on a vécus, de notre grand-mère, de notre oncle, de nos amis... 

Imaginez : deux personnes doivent décrire le même paysage. Chacune va le décrire différemment.  C'est ce que nous cherchons : non pas la plus belle description mais votre description.

L’art n’a jamais été la reproduction parfaite d’une norme. Il est l'expression singulière de notre manière particulière de voir le monde. 


Pour prolonger la réflexion :

Anne Alombert, De la bêtise artificielle. Pour une politique des technologies numériques, Éditions Allia, 2025.

France Culture, « L’IA va-t-elle remplacer les écrivains ? », Questions du soir : le débat, 3 septembre 2025.

Lana et Lilly Wachowski, Matrix, 1999.

James Cameron, Terminator, 1984.

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